04.

 Stéphane RIVIER
 

 LES LIEUX DE REFUGE

Introduction
Sommaire
Bibliographie

Pour télécharger l'intégralité du mémoire, cliquez ici
 

Introduction


1.- Les récents événements de mer qui se sont succédés au large des côtes européennes, et souvent françaises, impliquant des navires transportant des cargaisons de produits chimiques ou d'hydrocarbures, comme le Ievoli Sun (octobre 2000), le Castor (décembre 2000), le Balu (mars 2001), le Bow Eagle (août 2002) mais surtout l'Erika (décembre 1999) et le Prestige (novembre 2002), ont suffisamment ému le public et les décideurs politiques pour amener ceux-ci à de nouvelles pistes de réflexion concernant la sécurité maritime, ou à reconsidérer la solution qui consiste à éloigner un navire potentiellement polluant lorsqu'il est en difficulté. Pourtant, la question des lieux de refuge préoccupe depuis longtemps les sauveteurs et leurs juristes, le sujet ayant été débattu lors de la préparation de la Convention sur l'Assistance de 1989 , et ayant conduit à la rédaction de son article 11.

Alors pourquoi ce soudain regain d'intérêt sur ce thème?
De même que l'on dit de la guerre qu'elle est un accélérateur de l'histoire, on pourrait dire, notamment en matière maritime, que la catastrophe est un accélérateur de la prise de conscience et de la législation.
En effet, la période qui a suivi ces catastrophes récentes se scinde en deux parties. La première est une phase de réflexion sur les problèmes que posent l'accueil des navires en difficulté lorsque ceux-ci transportent des cargaisons dangereuses ou polluantes. La seconde, toujours en cours aujourd'hui, est une phase de décision.

Pendant la phase de réflexion, on a été conduit à se demander si le régime traditionnel de la liberté d'accès dans les ports pour les navires, ne s'opposait pas au droit qui permet aux Etats de restreindre cette liberté d'accès, ou au contraire s'il ne fallait pas l'imposer.
Cette problématique, qui a déjà été étudiée , n'est pas l'objet de ce mémoire et sera rapidement évoquée ici.

La liberté d'accès aux ports
2.- "Le libre accès aux ports soulève aujourd'hui un problème de grande importance: celui des ports ou lieux de refuge" . Il faut commencer par distinguer le droit concédé aux navires marchands de venir commercer dans des ports étrangers, et celui de devoir y faire relâche par nécessité, c'est-à-dire pour la sécurité du navire, des biens qu'il transporte, ou pour celle de son équipage ou de ses passagers.

En effet, si des textes ont paru nécessaire pour encadrer le droit d'accès aux ports pour y commercer, il s'agissait avant tout de garantir une égalité de traitement pendant le séjour du navire au port (Convention de Genève du 9 décembre 1923 , art.2), ou de définir des limites au-delà desquelles "l'Etat riverain a également le droit de prendre les mesures nécessaires pour prévenir toute violation des conditions auxquelles est subordonnée l'admission de ces navires" dans ses eaux intérieures (Convention de Genève du 29 avril 1958 sur la mer territoriale , art.16§2) ou "dans les eaux intérieures ou dans une installation portuaire située en dehors de ces eaux" pour la convention de Montego Bay , qui reprend le principe de la précédente dans son article 25§2.

3.- A l'opposé, l'accès aux ports pour les navires comme moyen de sauvegarder la vie humaine ou les biens, "a été honoré par toutes les nations maritimes, aucune d'entre elles n'aurait refusé l'accès de ses ports ou de ses rades à un navire en détresse"  et n'a pas fait l'objet de texte particulier, ainsi que le souligne Marcel-Yves LE GARREC: "en ce qui concerne le cas particulier des navires en détresse, avant la directive de juin 2002, aucun texte ne faisait référence à un droit des navires en détresse de trouver refuge bien qu'il s'agisse d'un droit universellement reconnu" .

4.- C'est justement parce que ce droit est universellement reconnu, qu'aucune convention spécifique n'en fait mention expressément, cependant, il faut tout de même noter que la Convention de Montego Bay prévoit le droit de refuge dans son article 18§2 qui définit le passage, puisque "le passage comprend l'arrêt et le mouillage, mais seulement s'ils constituent des incidents ordinaires de navigation ou s'imposent par suite d'un cas de force majeure ou de détresse ou dans le but de porter secours à des personnes, des navires ou des aéronefs en danger ou en détresse". Cette liberté de passage inoffensif prend sa source dans une autre convention, la Convention sur la Liberté de Transit du 20 avril 1921 .
Alors pourquoi un principe mondialement reconnu et appliqué est-il remis en cause, et sur quelles bases juridiques?

La restriction de la liberté d'accès
5.- C'est l'article 19 de la CNUDM, qui donne la signification de l'expression 'passage inoffensif', qui vient restreindre cette liberté, puisque le passage cesse d'être inoffensif, et avec lui cesse le droit de transit du navire étranger dans la mer territoriale qu'il traverse, s'il porte atteinte au bon ordre ou à la sécurité de l'Etat côtier. C'est là tout le problème du droit de refuge pour les navires potentiellement dangereux ou polluants, qui permet à l'Etat menacé de restreindre cette liberté établie.
6.- Mais ce n'est pas le seul. En effet, ce droit de refuge du navire en détresse peut être une atteinte à la souveraineté de l'Etat côtier. Ainsi, le 4 octobre 1934, le gouvernement turc refusa l'accès au port de Smyrne aux torpilleurs français Cassard et Guepratte qui y cherchaient refuge en pleine tempête et qui furent accueillis par des coups de semonce tirés par les batteries côtières .
Voilà pourquoi, il est prudent de noter qu'en droit international, à cause du principe de souveraineté de l'Etat du port, il n'existe pas un droit absolu de libre accès aux ports, y compris pour les navires en détresse. En revanche, si comme on l'a vu le droit pour le navire de faire escale, même en cas de difficulté, n'est pas absolu, ne serait ce que pour les dommages qu'il peut causer à l'environnement (écologique ou économique), on peut se demander dans quelle mesure l'Etat côtier ne pourrait pas intervenir sur un navire étranger en haute mer, si ce dernier représente une menace pour ses côtes ou ses intérêts économiques.

De la liberté d'accès au droit d'intervention
7.- Ce droit d'intervention pour les Etats a été consacré par la Convention sur l'Intervention de 1969 auquel est venu s'ajouter un protocole en 1973 . Cette avancée du droit fait suite au naufrage du Torrey Canyon en 1967. La question alors étant de savoir jusqu'à quel point un Etat riverain peut prendre des mesures pour protéger son territoire lorsqu'il existe pour lui un danger de pollution par les hydrocarbures (CI69) ou par toute autre substance (PI73) à la suite d'un accident de mer. La convention (et son protocole) mise en place reconnaît un certain degré d'intervention des Etats en haute mer en cas de danger grave et imminent et limite ce droit afin de protéger les intérêts des Etats du pavillon, d'armateurs étrangers et des propriétaires de la cargaison.
8.- La solution qui est alors retenue par l'Etat qui intervient, consiste à éloigner le navire le plus possible des côtes pour ensuite le couler, et si l'éloignement n'est pas possible, comme dans le cas du Torrey Canyon qui était échoué, à mettre le feu à sa cargaison. Cette solution n'est pas un simple réflexe égoïste, "car il est manifeste que la pollution des côtes est d'autant moins grave que la source en est plus éloignée, surtout pour les produits les plus volatils. Cependant elle atteint alors une plus grande longueur de côtes; en outre, pour les sinistres survenant sur les parcours contournant l'Europe occidentale, on sait que les vents et les courants dominants ramèneront, tôt ou tard, la pollution sur les côtes" . Cette analyse n'est pas partagée par tous, ainsi François ARRADON note "la seule solution reste bien l'éloignement du navire vers la pleine mer" . Les effets de ces mesures d'éloignement ont donc créé une polémique autour de l'opportunité de la solution du lieu de refuge, surtout après les naufrages de l'Erika et plus encore celui du Prestige, l'aventure rocambolesque et à ce titre exemplaire du Castor  ayant créé moins de remous dans l'opinion, car son dénouement fut heureux.

Les lieux de refuge, un problème pour l'Etat côtier
9.- L'OMI s'est donc saisie du problème dès mai 2001 et le CMI a diligenté une enquête qui a révélé que très peu d'Etats ont créé des lieux de refuge . Ainsi, l'Assemblée du CMI, lors de sa 75e session en juillet 2002, a émis une résolution reconnaissant que l'accueil d'un navire en détresse était souhaitable pour éviter une plus grande pollution ou une plus grande détérioration.
Tenant compte des directives pertinentes de l'OMI, la directive européenne du 27 juin 2002  dans son article 20, impose aux Etats membres la création de lieux de refuge et de plans, en vue d'accueillir des navires en détresse, dans les eaux relevant de leur juridiction, avant le 5 février 2004. On est donc bien entré dans une phase décisionnelle, même si la réflexion continue par ailleurs.

C'est cette phase de décision qui fait l'objet du présent mémoire, dans le but de faire le point sur les progrès réalisés par la France, et de tenter de dégager les procédures et les solutions pratiques qui ont été retenues.
La question importante du financement de l'équipement des lieux de refuge, de la recherche des responsabilités en cause et de leurs conséquences pénales, de certains privilèges dont pourraient bénéficier les navires ainsi admis , de la compétence territoriale des juridictions qui pourraient être saisies pour cet événement de mer particulier, ne seront pas traités ici, ni le cas particulier où le navire en difficulté est à propulsion nucléaire, ou si sa cargaison contient des matières radioactives. De plus, le choix des autorités françaises de ne pas révéler l'emplacement de lieux de refuge sera respecté et aucune carte ne figurera dans ce mémoire.
Avant tout, il est nécessaire de faire un point sur l'environnement juridique (1ere partie), puis sur la collecte de renseignements qui vont permettre de déterminer l'opportunité de l'utilisation d'un lieu de refuge (2eme partie), et enfin il faudra examiner le choix de ce lieu (3eme partie). A l'issue de ce processus décisionnel, il faudra ensuite mesurer les conséquences de ce choix (4eme partie), avant de conclure.

Haut de page
 

Sommaire


INTRODUCTION 8

1. L'ENVIRONNEMENT JURIDIQUE 13
1.1 LE DROIT INTERNATIONAL 13
1.2 LE DROIT COMMUNAUTAIRE 20
1.3 LE DROIT FRANÇAIS 26
1.4 LA COOPERATION ENTRE ETATS 34
1.5 APERÇU DU POINT DE VUE D'AUTRES PAYS EUROPEENS 39

2. LA CONNAISSANCE DE LA SITUATION AVANT TOUTE DECISION 43
2.1 LA DETECTION DES NAVIRES EN DIFFICULTE 43
2.2 ALERTE ET EVALUATION 51
2.3 LA MISE EN DEMEURE 58

3. LE CHOIX DU LIEU DE REFUGE 63
3.1 DEFINIR CE QU'EST UN LIEU DE REFUGE 63
3.2 LES FICHES DE LIEUX 68
3.3 LA PRISE DE DECISION 72

4. LES CONSEQUENCES DU CHOIX 82
4.1 LIMITER LA POLLUTION 82
4.2 GERER L'INFORMATION 91
4.3 INDEMNISER 95

CONCLUSION

Haut de page
 

Bibliographie

  Mémoires
  Revues

Droit Maritime Français

• CA Rouen (2e ch.), 25 janvier 1969, navires Novokuznetsk et Gravisia, décision publiée au DMF 245 de mai 1969, p.301, note de M. VANNIE
• "La mer, espace de droit administratif place du préfet maritime dans l'action de l'Etat en mer" par le Commissaire en chef CELLIER, DMF 472, 1988, p.283-298
•  Jugement du TC Bordeaux, 'Heidberg', 23 septembre 1993, DMF 1993, p.731-737
•  "L'accès aux ports des navires en détresse", par Robert REZENTHEL, DMF 602, mars 2000, p.281
• "Contribution aux réflexions sur les mesures nécessaires pour éviter de futures catastrophes", par François ARRADON, DMF 607, septembre 2000, p.693
•  "Les lieux de refuge", par JANBON L., DMF 634, février 2003, p.160
•  "La Convention internationale de 1989 sur l'assistance", de Pierre BONASSIES, DMF 635, mars 2003, p.239-259
•  Réflexions de L'Académie de Marine sur la sécurité maritime, DMF 637, mai 2003, p.467
•  "L'intervention de l'autorité portuaire dans le contrôle des navires", par LE GARREC M.-Y., DMF 637, mai 2003, p.484

Journal de la Marine Marchande

•  "Les ports-refuges: des bouées de sauvetage qui peuvent devenir des bombes", par Robert REZENTHEL, JMM, 4 mai 2001, p.796
• "Lieux de refuge: on avance, mais le brouillard persiste...', JMM, 26 décembre 2003, p.9
•  'Modèle britannique ou français?', par Antoine TOZ, JMM, 26 décembre 2003, p.10
•  'Quadrature du cercle', par Antoine TOZ, JMM, 26 décembre 2003, p.10
•  "Brest: Argonaute, assistance, soutien et dépollution", par Michel FAUCOMPRE, JMM, 6 février 2004, p.17
•  'Le Sénat adopte à son tour la création du FIPOL 2', JMM,  25 juin 2004, p.6
•  'Antipol Med 2003: retour d'expérience préoccupant', JMM, 9 juillet2004, p.9-10

La revue maritime

 "Le rôle des collectivités territoriales dans la lutte contre les pollutions de la mer", par Jean-Yves LE DREFF (capitaine de vaisseau, directeur de LDF Consultants), et Michel COUVE (administrateur en chef des affaires maritimes), La revue maritime n°468

La Tribune

 "Promouvoir la sécurité maritime", par Edouard BERLET, délégué général d'Armateurs de France, La Tribune, 23 janvier 2003

Le Marin

•  "Pollution: les Etats européens de Méditerranée comparent leurs moyens", par Pierre GRAVES, Le Marin, 3 janvier 2003, p.11
•  "ports refuges: l'autre vision de Roselyne BACHELOT", par Michel LE TALLEC, Le Marin du 10 janvier 2003
•  'Bernard ANNE du Bureau Veritas: "à l'armateur d'entretenir son navire"', par Louis BAUMARD, Le Marin, 10 janvier 2003, p.6-7
•  'Zone de refuge et préfets maritimes: précisions du Secrétaire général de la Mer', par Michel LE TALLEC, Le marin, 9 mai 2003
•  "Ports refuges: du 'sur mesure' et pas de liste", par Michel LE TALLEC, Le Marin, 4 juillet 2003
•  'Antipol 2003: exercice majeur en Méditerranée', par Pierre GRAVES, Le Marin, 10 octobre 2003
•  Propos du Commissaire Général de la Marine Jean-Louis FILLON, par Pierre GRAVES, Le Marin, 17 octobre 2003, p.3
•  "L'Agence européenne de sécurité maritime pourra affréter des navires antipollution", Le Marin, 13 février 2004, p.2
•  'Les députés autorisent la création du FIPOL 2', Le Marin, 14 mai 2004, p.4
•  '"Erika": selon le parquet, Malte ne peut être poursuivi', Le Marin, 14 mai 2004, p.4.
•  "'Prestige': le pompage a commencé", par José AROCENA, Le Marin, 11 juin 2004, p.2

Le Télégramme

 'Délai d'alerte des hélicoptères: la Marine lance une étude', par Fabien ROUX, Le Télégramme, 22 novembre 2001

Lloyd's List

•  'IACS to tighten rules after Prestige audit loophole', par Brian REYES, Lloyd's List, January 29, 2003
•  'Prestige could have been saved', par Brian REYES, Lloyd's List, January 31, 2003
•  'Ireland determined to drive through pollution sanctions', par Brian REYES, Lloyd's List, January 7, 2004
•  'Spanish ships refuge decree has cash sting', par Brian REYES, Lloyd's List, February 18, 2004
• 'UK SOSREP urges co-operation on finding best place of refuge', par Brian REYES, Lloyd's List, February 19, 2004
•  'Brussels cries foul over safety fiasco', par Justin STARES, Lloyd's List, February 27, 2004
•  'Europe gets down to clearing up the mucky business of places of refuge', par Brian REYES, Lloyd's List, March 3, 2004
•  'Owners face sharp increases in limitation of liability levels', par Joe ATKINSON, Lloyd's List, March 3, 2004
•  'Prestige disaster brings in new wave of rules', par Sandra SPEARES, Lloyd's List, March 17, 2004
•  'Greenpeace bid to keep Prestige on political agenda', Lloyd's List, April 6, 2004
•  'Spain's secret list of 35 places of refuge raises eyebrows', par Brian REYES, Lloyd's List, April 19, 2004
•  'Does Europe need a new oil spill compensation fund?', par Justin STARES, Lloyd's List, May 4, 2004

Lloyd's List Law Report

•  Lloyd's List Law Report 1958, vol.2: Court of Appeal, Leeds Shipping Company Ltd v Société Française Bunge, p.127-146
• LSM, Lloyd's Ship Manager
•  "Not in my backyard", "Desperately seeking a haven", Lloyd's Ship Manager, February 2001, p.3-4

NAVIGATION, revue technique de navigation aérienne, maritime, spatiale, terrestre

•   revue Navigation, vol. 51, n°204, octobre 2003, p.74 par Pascal AVON
•    revue Navigation, vol.52, n°207, juillet 2004, p.113

Revue de Droit Commercial, Maritime, Aérien et des Transports

 "Après l'Erika: les quatre niveaux de réparation des dommages résultant d'une pollution maritime par hydrocarbures", par Pierre BONASSIES, RDCMAT, octobre-novembre-décembre 2000, p.140-145
 "Navires en détresse en quête d'un port de refuge", FIGUIERE G., RDCMAT, janvier-février-mars 2002, p.13

Revue Trimestrielle de Droit Commercial

 Philippe DELEBECQUE, RTD com. 54 (4), octobre - décembre 2001, p.1049-1050

Transports Actualités

 'Rapport STERCKX: de nouvelles avancées pour la sécurité', par Didier PAVY, Transports Actualités n°794, du 16 au 29 avril 2004, p.10

Sites internet

Conférences


Entretiens
 


Haut de page